La Gazette Drouot
Coupe en cèdre sculpté et peint d’un aigle
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Esprit, es-tu là ?
Direction le Nouveau Monde, l’ouest du Canada précisément, sur les traces de cette coupe en cèdre,
associée aux rites des chamans ou des potlatchs. Décryptage.

Estimation : 200 000 euros.
Colombie-Britannique, Kwakiutl, fin du XIXe siècle.
Coupe en cèdre sculpté et peint d’un aigle,
h. 54, l. 60 cm.
Samedi 24 avril 2010, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Binoche - Renaud - Giquello SVV. M. Blazy.


Si cette coupe sculptée et rehaussée de couleurs est à nos yeux un objet d’art alliant beauté, force et réalisme, pour les autochtones, c’était avant tout le récipient utilisé par les chamans, pendant leurs expériences initiatiques ou à l’occasion des potlatchs. Taillé dans le bois de cèdre – l’arbre de la paix au Canada –, voici un bel exemple du «contact avec la main» de ces peuples chers aux surréalistes, tant pour leur art que par leurs coutumes. Breton et ses amis, on le sait, étaient particulièrement sensibles à l’art de ces peuples primitifs, allant «Toujours au-delà de ce qui est appelé arbitrairement et conventionnellement le réel». Plantons le décor : la région côtière de la Colombie-Britannique, à quelques coups de pagaie de Vancouver, face à l’île du même nom. Un paysage où voisinent les extrêmes, larges plages et fjords profonds bordés d’épaisses forêts de conifères dominées par les montagnes aux sommets enneigés. La terre des Kwakiutl. Munis d’abondantes réserves de nourriture, collectées à la belle saison, ceux-ci peuvent ensuite se consacrer à plusieurs mois d’intenses activités cérémonielles, religieuses et artistiques (masques, peintures, totems, boîtes, coffrets en bois sculpté...). Les potlatchs – du chinook patshatl, "donner" – font partie des rites fondamentaux des habitants de la côte du Nord-Ouest. Leur fonction ? Authentifier un statut ou un rang, manifester des prétentions à des noms, à des pouvoirs, à des privilèges, souligner un deuil ou encore marquer l’investiture d’un chef. Ces cérémonies étaient préparées de longue date, parfois pendant plusieurs années, et pouvaient durer plusieurs jours, comporter un jeûne, danses des esprits, représentations théâtrales. De nombreux présents étaient échangés par les clans ou les lignées lors des potlatchs, biens d’utilisation courante – des couvertures, des coffres en cèdre sculpté, de la nourriture, des canots – mais aussi de prestige, au nombre desquels figuraient des esclaves ou des cuivres. Car, s’il est un objet des plus appréciés lors de ces cérémonies, ce sont bien les pièces de dinanderie. Imaginez un peu : chez les Kwakiutl, la valeur des cuivres augmente chaque fois qu’ils changent de mains...
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, on se les procure contre des couvertures de la Compagnie de la Baie d’Hudson, certains cuivres valant plusieurs milliers d’entre elles. Mais côté pouvoirs, le cèdre n’était pas en reste, loin s’en faut : cet arbre doté d’une âme serait l’axe de la terre et le chemin vers le monde spirituel... Interdits en 1884 par le gouvernement fédéral, qui désapprouve cette conception de la propriété, mais toujours pratiqués malgré les arrestations et les confiscations de biens, les potlatchs ne seront rétablis qu’en 1951. «Que dire de ce que l’on aime et comment le faire aimer ?» écrivait le pape des surréalistes en 1939. Qu’il s’agisse d’un pays, d’un être ou d’un monde intérieur, c’est toujours d’une histoire d’amour qu’il est question...
Claire Papon
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